Les chercheurs en Shiatsu : Tal Badehi, spécialiste de l’autisme

Tal Badehi : retenez bien ce nom, car c’est l’un de ceux qui monte dans le milieu international du Shiatsu. Tal est un praticien d’origine israélienne (installé maintenant à Londres) qui s’est spécialisé dans le traitement de l’autisme en Shiatsu. D’emblée on reconnaîtra qu’il faut de la passion pour s’attaquer à un tel sujet. Son expérience dans le domaine est aujourd’hui reconnue et il participe de plus en plus à des conférences et des séminaires. Rencontre avec un chercheur passionné de Shiatsu.

 

Ivan Bel : Cher Tal, tu es un inconnu pour un grand nombre de praticiens de shiatsu européens, car tu es originaire de Jérusalem (Israël) et aussi parce que tu n’es pas l’un de ces enseignants internationaux que l’on croise un peu partout. Aussi, pourrais-tu te présenter toi-même ?

Tal Badehi : Oui bien sûr, et merci pour m’avoir invité pour cette interview. Alors, voici quelques infos sur moi et comment j’en suis venu à étudier la thérapie Shiatsu. J’ai grandi en Israël dans un petit village proche de Jérusalem. J’ai toujours adoré être dehors, dans la nature, et je faisais beaucoup de randonnée partout à travers le pays. Depuis tout petit j’ai également toujours été passionné par la biologie et j’ai pris très tôt l’habitude de lire des livres sur le corps humain, les animaux et les plantes. Pendant tout un temps, j’ai pratiqué le Karaté, et cet art martial fut ma première introduction à la culture japonaise.

Une fois mes études supérieures achevées, j’ai déménagé dans un tout petit village situé en plein désert, où j’étais travailleur volontaire pendant un an et demi. J’ai essentiellement récolté des dattes, travaillé dans une étable et fait de la menuiserie. C’est là que j’ai rencontré pour la première fois un praticien en médecine chinoise, qui depuis est resté un bon ami jusqu’à ce jour. Nous avions plein de discussions sur la santé et je devenais de plus en plus intéressé par les philosophies orientales et leur vision du corps humain. C’est aussi à ce moment-là que j’ai commencé la pratique du Taichi. Ces nouvelles idées, combinées avec mon expérience des arts martiaux, m’ont décidé à étudier la médecine orientale (à cette époque je pensais que la médecine chinoise et le Shiatsu étaient plus ou moins la même chose).

À quel moment as-tu véritablement découvert le Shiatsu ? Pourquoi as-tu choisi de l’étudier et combien de temps tout cela t’a-t-il pris ?

Au départ, je pensais étudier le Shiatsu parce que l’idée même de « soigner » à travers le seul toucher m’intéressait. Mais au fur et à mesure que je découvrais la médecine chinoise, la complexité et les théories détaillées qui soutiennent le Shiatsu, j’ai décidé de suivre des études approfondies sur ce sujet. J’ai suivi un programme d’études à plein temps pendant 4 ans  à l’Université Hébraïque. Cette formation incluait l’acupuncture, l’herboristerie et ce fut ma chance, du Shiatsu ! Il est commun en Israël d’étudier le Shiatsu ou le tuina avec l’acupuncture et les plantes chinoises.

Je suis très heureux de la façon dont les choses se sont passées, car j’ai eu l’occasion d’apprendre avec une formidable enseignante et d’avoir découvert combien j’aime à la fois le Shiatsu et la Médecine chinoise.

Qui était ton professeur ? Quels souvenirs conserves-tu de cette personne ?

J’ai eu Mme Galit Shaviv, qui est une praticienne et une enseignante expérimentée, qui vit en Israël. Elle donne ses cours à l’Université hébraïque ainsi que dans une école en Finlande. Mme Galit est une personne formidable et chaleureuse. Ce fut vraiment un plaisir d’étudier sous sa direction. Je me souviens qu’à la fin de la première leçon j’avais l’impression d’avoir trouvé ce que je cherchais depuis longtemps, comme un foyer, un lieu de soin et de développement grâce à l’attention au corps de l’autre et à l’intention. Mme Galit mettait aussi l’accent sur la méditation et les différents états de conscience comme étant une part du travail thérapeutique, et ça c’était un nouveau concept pour moi.

Qu’est-ce que le Shiatsu t’a apporté finalement ?

Le Shiatsu est un cadeau. C’est à la fois une pratique qui m’aide à m’explorer et un outil dont je peux me servir pour faire le bien. Quand je dis « m’explorer » j’entends par là mon corps, mon esprit, la manière dont les choses bougent et changent à l’intérieur et comment cela se traduit à l’extérieur.

Le Shiatsu m’aide à m’équilibrer, ce qui est une manière de s’autosoigner. Souvent lorsque je termine un traitement, je sens l’énergie et la lumière, c’est fantastique.

Peux-tu nous éclairer sur la situation du Shiatsu en Israël ? Est-ce que cette thérapie est reconnue ou acceptée ?

Le Shiatsu est très connu en Israël et est pratiqué aussi bien dans les cliniques privées que dans le système de santé publique.  Il n’existe aucune sorte de régulation de la part de l’État sur les médecines alternatives. C’est donc un travail en cours et pour l’instant ce sont les associations professionnelles qui sont en charge de créer des règlements pour la formation, la pratique et le développement. Le Shiatsu est géré par la Israeli Shiatsu Association.

À un moment donné, tu t’es intéressé aux personnes atteintes d’autisme. Comment est né cet intérêt ?

J’ai eu beaucoup de chance. J’ai été invité dans une maison de soins pour les adultes atteints d’autisme sévère à Jérusalem. Le manager de cette institution avait déjà eu plusieurs expériences du Shiatsu et était convaincu que cela pourrait aider les personnes qui étaient là. Aujourd’hui je me rends compte que cette invitation fut un tournant dans ma vie, tournant qui m’a initié aux troubles de l’autisme et m’a fait rencontrer nombre de patients adorables, passionnants et difficiles aussi. Pendant plusieurs années j’ai travaillé dans deux institutions spécialisées à Jérusalem, et depuis j’ai déménagé à Londres où je travaille dans un service de jour où je rencontre des patients sur base hebdomadaire.

Quelles furent tes premières expériences avec les autistes et en quoi le Shiatsu peut-il les aider ?

Au début j’étais très frustré. J’avais assez peu de connaissances sur l’autisme lorsque j’ai démarré avec ces patients. Les principales différences neurologiques entre les autistes et les patients « normaux » (le terme correct est « neurotypique ») font qu’il est quasiment impossible de pratiquer le Shiatsu de la manière dont je l’avais apprise (avec un patient qui s’allonge sur un matelas et reste là pendant toute une séance). Il y’a de nombreuses différences que l’on doit prendre en considération et la pratique du Shiatsu doit être flexible, créative et plein de patience pour atteindre simplement une participation du patient et avoir de bons résultats.

De plus, beaucoup de mes patients autistes étaient sujets à l’anxiété et aux émotions extrêmes, et leur Qi pouvait facilement m’affecter. Je pouvais me sentir fatigué, déprimé ou sentir des douleurs après les séances, et cela m’a pris pas mal de temps pour apprendre à ne pas être envahi par les Qi de mes patients.

Concernant les bénéfices que peut apporter le Shiatsu, ce sont les mêmes que ce que l’on voit un peu partout, mais avec tout de même plusieurs extras propres aux autistes :

  • Le soulagement de l’anxiété qui, c’est connu dans les cas d’autisme, est très important. Bien souvent, les patients autistes souffrent de phases brutales de dépression et de comportements violents qui découlent d’une sensation de perte de contrôle sur leur environnement. Ils peuvent être dépassés par les stimulations sensorielles où les intentions et les attentes des autres personnes. Après les séances de Shiatsu, mes patients sont de bien meilleure humeur, il y’a moins d’effondrements psychologiques et d’incidents où ils se font volontairement du mal.
  • La constipation est une situation chronique chez les autistes, et il est très commun qu’ils aient des problèmes de digestion ou des troubles alimentaires. Incidemment, et c’est très intéressant, les dernières recherches ont montré une connexion entre certaines anormalités du microbiosme intestinal et l’autisme. Et comme tu le sais déjà, le Shiatsu est excellent pour traiter la constipation.
  • De nombreux autistes ont également une mauvaise proprioception, c’est-à-dire une mauvaise perception de leur corps et de la place de leurs membres dans l’espace, ce qui génère une mauvaise posture. Le shiatsu peut les aider en les recentrant et en créant un sens d’unité corporelle. L’opportunité de faire des étirements et de la relaxation des muscles contractés est, de toute évidence, d’un grand bénéfice également.

La plupart des autistes évitent d’être touchés par les autres, probablement en raison de leur manque de régulation sensorielle. Certains ne permettent pas qu’on les touche du tout. Et pourtant, je suis pleinement confiant dans le fait qu’une séance de shiatsu peut être bénéfique à tous ces patients, mais cela demande de la patience. Une fois que la structure (lieu, rituel, mode d’approche) et la familiarité sont établies, les patients peuvent explorer leurs limitations. C’est très important pour le développement physique et émotionnel. De là découle le processus naturel du développement des limites à travers lequel nous sommes tous passés quand nous étions enfants.

La manière dont je le comprends, c’est que le shiatsu est basé sur la communication entre le praticien et le patient. C’est une conversation par le toucher où le patient « déverse son cœur » au thérapeute attentif et le guide pour lui dire comment faire le traitement. Le fait d’être simplement témoin créé un changement chez le patient, changement que doit suivre le thérapeute. C’est une conversation délicate et silencieuse, réalisée à travers le toucher. Cela créé de l’intimité et du partage. Mais les patients autistes, avec leurs besoins complexes, ne peuvent pas s’expliquer comme vous ou moi. Ils suivent une vie solitaire où ils sont seuls avec leurs idées et leurs pensées. Parfois on pourrait se méprendre et croire qu’ils ne sont pas très malins, mais certains sont très intelligents. C’est juste que leur handicap les empêche de communiquer et d’exprimer leur mon intérieur et leur anxiété les oblige à suivre toujours les mêmes routines. Je suis persuadé que le shiatsu sait créer une ligne de communication vers leurs sentiments et leur monde intérieur, tout en leur montrant du respect pour ce qu’ils sont.

Après cinq ans à travailler avec des autistes, as-tu réussi à développer un protocole de shiatsu spécifique ?

Le diagnostic courant de l’autisme regroupe des personnes qui ont en commun des comportements anormaux, mais en fait ils sont très différents les uns des autres au regard des causes de leur condition et de leurs besoins en matière de santé. Chaque personne nécessite une approche différente, une véritable stratégie individualisée pour aider leur santé.

J’ai en effet développé un protocole qui me permet d’apprendre quels sont les besoins de chaque patient et de les amener au point où ils peuvent participer au traitement. C’est le premier pas, et de là, je traite chaque patient en fonction d’un diagnostic personnel. Le but sera d’aider les patients autistes à s’ouvrir et à se sentir en sécurité dans le monde qui les entoure, ce qui est processus très personnel pour chaque personne.

Si vous voulez soulager l’anxiété et calmer une personne autiste, le travail de la face Yin des jambes permet d’y arriver. Cela aide aussi contre la constipation, en travaillant ensemble et doucement sur l’Estomac, mais un diagnostic individuel est toujours requis.

J’ai découvert qu’il y’a plusieurs types d’autistes ; je suis toujours en train d’établir une carte de ces types. Par exemple, j’ai eu quelques patients qui se ressemblaient fortement : ils avaient de l’épilepsie et leurs mouvements étaient très lourds, comme si leur corps était plein d’eau qui se répandait sur le sol (je les appelle « vide de Yang »). Grâce à ce travail de comparaison et de regroupement, je pourrais à l’avenir donner plus de conseils sur la manière de traiter différemment chaque type d’autistes.

Tal Badehi au Congrès Européen de Shiatsu, Londres 2016.

Travailles-tu uniquement avec des autistes ou as-tu également un cabinet ouvert à tout le monde ?

Je pense que ce serait une honte de ne pas aider tous ceux qui peuvent bénéficier de mes traitements, car j’adore aider les personnes avec toutes sortes de plaintes.

Grâce à tes années d’expérience avec le shiatsu et les autistes, tu es aujourd’hui l’un des plus grands spécialistes sur ce thème. Quelles sont tes conclusions à ce propos et quelle suite comptes-tu donner à ton travail ?

D’après mon expérience et les témoignages et receveurs tout comme ceux des familles, il n’y a aucun doute sur le fait que le shiatsu est une thérapie efficace pour les autistes. Je travaille actuellement à rassembler des preuves scientifiques valides sur les effets des traitements sur mes patients. C’est une recherche commune que je fais avec le service pour l’autisme avec lequel je collabore. J’espère pouvoir publier les résultats de ce travail d’ici quelques mois et grâce à cela, à réussir à attirer l’attention sur le shiatsu comme thérapie valable pour l’autisme. Potentiellement, cela lancera de nouvelles recherches dans cette direction. De plus, j’apprends constamment de mes patients et je me tiens à jour de toutes les nouvelles recherches concernant l’autisme.

Quelles sont tes attentes ? Qu’aimerais-tu voir dans le futur ?

Comme je viens de le dire, j’espère attirer l’attention sur le shiatsu auprès de la communauté concernée par l’autisme (les autistes, leurs parents et le personnel soignant) et en faire une thérapie de base. Je voudrais aussi voir davantage de praticiens s’intéresser au travail avec les autistes. Personnellement, j’en connais très peu qui le font via diverses approches en médecine alternative, et je trouve cela bien dommage tandis que l’autisme devient de moins en moins rare (selon les données statistiques) et il y’a énormément à apprendre à ce sujet et sur comment aider les personnes autistes.

Merci Tal, merci beaucoup pour ce témoignage très intéressant.

Avec grand plaisir. À bientôt.

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