Ethique : l’argent et le massage

Quand on y réfléchit bien, être masseur est un drôle de métier. Qu’est-ce qui nous a pris un jour de vouloir toucher des corps, de les pétrir, les presser et les malaxer jusqu’à ce qu’à ce que détente s’ensuive. Certes le massage est l’une des plus vieilles activités humaines, mais cela ne doit pas empêcher que l’on se pose quelques questions car, comme le dit Alain Cabello-Mosnier du CFDRM[i] « l’homo sapiens sapiens est un [être] manuel par défaut, doublé d’un intellectuel par destination ». Pourquoi touchons-nous des corps ? Quel est notre but ? Quels sont les enjeux inconscients qui se jouent ? Comment bien faire ? Comment réagir aux situations embarrassantes ? Dans cet article nous allons aborder la question du rapport à l’argent.

Auteur : Ivan Bel

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Dans un massage, la relation financière fait partie de l’ensemble des relations connues qui interagissent entre d’une part le masseur et d’autre part le client. Bien des étudiants et des jeunes masseurs ont un problème dans leur rapport à l’argent. Certains veulent gagner leur vie, d’autres beaucoup d’argent, et nombreux aussi sont ceux qui ne pensent pas à cela, car cet aspect est considéré comme étant « sale ». Par « sale », il faut comprendre bassement matériel par rapport à la beauté du moment, pas en adéquation avec une transmission de l’esprit (intention) au travers du geste technique, vidé de la substance du cœur qui fait qu’on se tourne vers l’autre, mais aussi indirectement comme une forme de prostitution inconsciente. Dans notre société judéo-chrétienne, l’argent est sale, on n’en parle pas ou peu. Si on ajoute l’argent au corps qui est considéré comme impur (depuis l’Ancien Testament) et coupable, on obtient un cocktail détonnant que l’on rejettera de toutes ses forces. Mais ceci est un conditionnement culturel et inconscient. Dans la culture indienne, asiatique, africaine ou même amérindienne, sans parler de l’Europe scandinave, le toucher n’est pas un problème, l’argent encore moins.

Effectivement, l’argent et le massage ne sont pas antinomiques. Au contraire, le fait de passer par une transaction monétaire entre deux acteurs (masseur et massé) simplifie énormément la relation et clarifie les enjeux. Un massage est un service à la personne. En passant commande, le client s’engage à payer à la fin du service, comme lorsqu’il va chez le coiffeur. Ni plus ni moins. En échange, le masseur va donner ce pour quoi la personne est venue, c’est-à-dire un ensemble de moyens dans le but de réaliser une séance la plus complète et bienfaitrice possible. En gros, il s’agit d’une transaction monétaire contre un service technique qui touche au corps. C’est ce que l’on appelle du commerce de service à la personne. L’argent permet donc de mettre un cadre à la relation.

L’implication de l’argent n’est pas là pour augmenter le stress du masseur. Celui-ci à une obligation de moyens et il s’engage donc à mettre toute sa technique, son accueil, son professionnalisme au service de la réalisation d’une séance qui tendra vers un idéal de perfection. Mais il n’a pas d’obligation de résultat. Si le client n’est pas détendu comme il le souhaitait au départ, il ne peut pas le reprocher au masseur (mais il peut ne pas revenir et changer de masseur) si celui-ci à fait ce que l’on attendait du point de vue professionnel. Si votre coupe de cheveux est ratée chez le coiffeur, il en va de même. L’argent met donc en place une demande et une réponse adaptée à partir où toutes les parties ont clairement identifié celles-ci (temps, technique, montant, lieu, heure du rendez-vous, qualité de service, condition du massage, demande explicite du client…). Il n’y a aucun mal à cela et c’est même souhaitable.

 

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Par ailleurs, l’argent nous ramène à la notion de métier et que « tout travail mérite salaire ». Il n’y a là rien de dégradant ou d’immoral, d’autant que l’on ne cherche pas ici à tromper une personne ou faire de l’argent sans action (par exemple : gagner de l’argent en jouant de l’argent en bourse). Ici c’est la sueur, l’effort et la qualité qui sont récompensés par un juste salaire. La question que pose alors la notion d’argent est : que vaut mon service ? Inconsciemment parlant on peut traduire cette question de la manière suivante : qu’est-ce que je vaux réellement ? Et c’est là où le bât blesse. L’hésitation première ou le refus de demander de l’argent dont parlent les débutants est inconsciemment celle-là. Selon la perception qu’un individu à de lui-même, la réponse sera plus ou moins coûteuse. Pour calmer le trop-plein d’ego ou le réguler à la hausse en cas de déficit de l’estime que l’on a pour soi, le prix du marché permet de se faire une idée d’un prix moyen pour une séance corrélée à la durée envisagée pour le service et aux années d’expérience. Ce calcul hautement intuitif peut être aidé par les enseignants qui ont « de la bouteille » et connaissent les réalités du métier. Mais ce calcul doit lui aussi être dépassionné et surtout sorti de son contexte émotionnel. Le calcul du prix d’une séance doit d’abord se faire en fonction de critères objectifs comme : le coût de location de la salle, d’amortissement du matériel, du prix des consommables (serviettes, huiles…), des besoins personnels pour payer son électricité-gaz-internet-téléphone, les frais de communication et publicité, la nourriture, l’essence et ainsi de suite. Cet exercice est souvent désagréable à faire, car il confronte directement avec la réalité et oblige à sortir de son rêve douillet, mais il est hautement salutaire et dessille le regard sur la vie et ses contingences.

Une fois toutes ces étapes réalisées, le rapport à l’argent est dépassionné, clarifié et somme toute très simple. Au moment du paiement, on sait pourquoi on accepte un montant précis, quelle est la valeur de son travail,quel est le cadre de la relation qui se joue et qui permet d’éviter les erreurs de jugements et de comportements. Ce qui n’empêche en aucun cas de ressentir que le véritable paiement est le sourire du client qui montre sa satisfaction, un merci qui vient du cœur ou un regard qui exprime de la gratitude.

Cette question de l’argent n’est que l’une des multiples facettes de la relation d’aide par le toucher et son traitement dans cet article est loin d’être exhaustif. Chacun des aspects de cette relation ne doit jamais être laissé au hasard, mais doit faire l’effort d’une mise au clair. C’est tout l’intérêt de la formation en éthique et déontologie qui n’est jamais une perte de temps ni une punition. C’est le (seul) moyen de devenir un véritable professionnel qui connaît son métier à la fois du point de vue technique (tout à fait conscient) que du point de vue relationnel (qui relève trop souvent de l’inconscient).


Formation

18 décembre 2016 : Formation en éthique et déontologie avec Bernard Filleul, psychothérapeute systémique. Inscription immédiate en écrivant à eem.bxl@gmail.com

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[i] CFRDM : Centre Français de Recherche et Documentation sur le Massage.

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