Les grands enseignants : Pierre-Emmanuel Canon, la passion au ventre

Figure incontournable en Belgique dans le milieu du massage, Pierre-Emmanuel Canon est surtout un homme qui a cheminé, au sens propre comme au figuré. Enseignant de la première heure à l’Ecole Européenne de Massage, il nous raconte ici un long parcours qui l’a mené à travers le monde et à travers lui, de la psychothérapie corporelle au massage thaï.

 

 

 

Ivan Bel : Bonjour Pierre-Emmanuel Canon. Je voudrais que tu me parles de ton parcours personnel, notamment vers la santé alternative, avant qu’on ne parle du massage en particulier.

Pierre-Emmanuel Canon : C’est la vie elle-même qui m’a poussée dans cette direction. J’étais dans un travail qui me satisfaisait matériellement, mais qui ne me nourrissait pas à un niveau plus profond. Je suis resté dans une boîte pendant une dizaine d’années et cela m’a vidé physiquement et psychologiquement. J’étais donc demandeur d’autre chose, mais sans trop voir quoi. La question de savoir ce que je pourrais bien faire, et qui ait du sens, a tourné en boucle dans mon esprit pendant de nombreuses années.

Quelle fut la réponse alors ?

Comme je n’étais pas loin du burn-out, je me suis dit que j’allais me mettre à la méditation. J’avais lu les livres de Krishnamurti, du Dalaï-Lama, etc., donc cela résonnait en moi, mais j’étais très loin du calme mental ou même physique. En me mettant à la méditation, très rapidement j’ai compris que seul je n’allais pas y arriver. Je suis donc parti en quête de quelqu’un qui pourrait me guider et j’ai atterri à l’association Zen de Belgique, à Ixelles. J’ai tout de suite commencé à fréquenter le dojo plusieurs fois par semaine. Mais comme cela n’allait pas assez vite à mon goût, j’ai voulu faire des retraites malgré les mises en garde des anciens qui considéraient que je maquais d’expérience pour passer au niveau intensif. Avec le recul, je considère que j’ai eu raison de suivre mon inspiration. J’ai donc pratiqué assidûment la méditation en m’y accrochant comme à une bouée de sauvetage.

N’était-ce pas un peu excessif comme entrée en matière ?

Si, mais il faut savoir que je pratiquais également intensivement le kung-fu à l’époque, et que j’avais une approche très disciplinaire de mon corps et de mon esprit. Je m’imposais un régime très rigide en fait, avec des heures de méditations quotidiennes, puis des heures d’entraînement physique. Je suis allé au bout de cette façon d’être en quelques années. Cette raideur est devenue de plus en plus lourde et finalement intenable. J’ai fini par craquer complètement professionnellement et affectivement aussi. J’étais devenu à l’image de ma pratique : raide et intransigeant. Conclusion : burn-out complet avec effondrement du système nerveux, et de ma santé en général.

Quelle histoire ! Ce qui devait te sauver t’a finalement amené au point de rupture. Comment as-tu rebondi ?

Des personnes de mon entourage m’ont incité à entreprendre une thérapie et je suis allé voir une neuropsychiatre, mais cela ne m’a rien apporté. Comme j’avais une espèce de mantra qui me disait « mais qu’est-ce que je vais faire maintenant », j’ai eu l’intuition inspirée d’aller vers le massage. Au cours d’une retraite zen, il y’avait eu un atelier Shiatsu. Cela m’avait plu et correspondait à mon idée de faire du bien, de rester simple et d’avoir toujours tout sous la main. J’ai commencé à lire, puis à en parler autour de moi pour trouver des cours. De fil en aiguille, une connaissance m’a indiqué une école et je m’y suis inscrit. Le premier week-end de cours m’a complètement retourné. Alors que je pensais m’être engagé dans une formation de massage à l’huile, je me suis retrouvé dans un cours de psychothérapie corporelle.

C’est incroyable comment les choses se mettent en place dans la vie. Comment as-tu réagi ?

Pendant le premier week-end, j’ai suivi le cours, mais avec un a priori très négatif, car s’il  avait bien un aspect corporel, ce n’était pas le sujet principal de cette formation. De plus, on m’a demandé de parler de moi face un groupe d’inconnus, cela ne me plaisait pas plus que ça. J’ai joué le mec pour qui tout va bien, qui n’a pas de problème, et en rentrant chez moi j’ai pleuré pendant des heures sans savoir pourquoi. Du coup cela m’a fort interpellé et j’ai poursuivi la formation sur 4 ans, plus une année en tant qu’assistant. J’ai appris des outils thérapeutiques par la parole, par le corps, par la posture et par la respiration. J’ai bien entendu beaucoup travaillé sur moi au passage et cela m’a énormément aidé à remonter la pente. Cette expérience m’a permis de comprendre, mais surtout d’intégrer, les liens entre notre corps physique, nos corps plus subtils et notre univers psycho-émotionnel.

Après tout cela, j’ai eu besoin d’un grand bol d’air, et je suis parti plusieurs mois en Thaïlande me changer les idées. Là, l’idée du travail corporel m’a repris et j’ai étudié le massage thaïlandais à l’école du Wat Pô de Bangkok. C’était assez dur comme approche, mais sans avoir d’autres points de comparaison, j’ai enchaîné directement pendant un mois les modules proposés aux occidentaux. La pratique était très intensive et pratiquement toutes les pressions se faisaient aux pouces. Au bout d’un mois, je ne supportais plus qu’on me touche ni de toucher qui que ce soit. Il m’a fallu plusieurs semaines pour récupérer des tendinites qui s’étaient installées dans mes mains. Comme disent les thaïs ; « no pain, no gain » (pas de douleurs pas de résultats).

Comme entrée en matière, c’est effectivement assez raide. Qu’as-tu fait alors ?

J’ai voyagé dans tout le pays, et notamment dans le nord à Chiang Maï. Là j’ai découvert une autre façon de faire, plus soft, plus ronde, qui m’a bien plu. En rentrant en Belgique, j’ai voulu continuer cette approche du massage thaï, et j’ai poursuivi avec Isabelle Parisot et plus tard avec Andréa Grazzini. Je travaillais avec le massage et la psychothérapie corporelle dans différents centres, et puis un jour j’ai entendu parler d’une approche encore plus fluide, encore plus douce du massage thaïlandais, un peu comme une danse. Cela a piqué ma curiosité, et je suis parti en Grèce, à la Sunshine House, pour découvrir cette branche du Thaï Yoga Massage auprès d’un de ces fondateurs ; Krishnataki. J’ai trouvé ça fantastique, il y avait des cours d’alimentation, de la méditation dès le matin avant la pratique. Je me suis senti nourri à plein de niveaux différents. J’ai continué mon apprentissage là-bas pendant des années, notamment pour suivre les modules d’OsthéoThai donné par David Lutt, le co-fondateur de la méthode.

L’OsthéoThai reprend les bases du massage thaï au sol en combinaison avec des techniques d’ostéopathie douce. Je me suis donc formé également à cette méthode qui à l’époque tenait en 4 modules d’une semaine. Aujourd’hui j’ai fini par intégrer dans mon travail toutes les formes que j’ai apprises à travers mes pérégrinations.

Je sais que tu n’es pas resté uniquement sur le massage thaïlandais, puisqu’on a fait ensemble, et avec David Gaudin également, nos premiers pas dans le Chineitsang.

Oui, en parallèle de toutes mes formations, j’ai souffert de problèmes intestinaux et digestifs très sérieux pendant de longues années. Je suis passé par la case hôpital à plusieurs reprises et j’ai cru quelques fois que j’allais y rester. Du coup, j’ai naturellement développé une écoute attentive par rapport à mon ventre. La première réponse fut celle du massage thaï du sud qui consistait à tout défoncer à coups de marteau piqueur, c’est du moins ce que j’ai ressenti au Wat Pô. C’était trop violent. Plus tard avec David Luth, j’ai eu accès à un travail plus doux basé sur les fascias et un touché subtil et avisé. Mais intuitivement pendant des années je m’allongeais sur ma table de massage et je me massais tout seul, cherchant les points, les nœuds dans mon ventre et j’observais ce qui se passait. Petit à petit j’ai comme dessiné une carte de cet espace, notamment des réactions et interactions entre le ventre et le reste du corps.

Pour aller plus loin, j’ai lu beaucoup sur l’anatomie et la physiologie des organes du ventre, sur le massage aussi. Et puis il y’a eu la formation où nous étions tous, avec Patrick Collet. Enfin un massage qui ne s’occupe que du ventre ! Dès cette rencontre avec le Chineitsang, je suis parti à fond sur cette piste-là, j’ai poursuivi aussi brièvement avec Mantak Chia. Bref, tout cela a encore modifié ma pratique du massage thaï.

Aujourd’hui, quoi que je fasse dans mes séances, je vais toujours m’intéresser au ventre de la personne, et sans surprise, c’est de là que partent la plupart des problématiques. Avec le soutien de la méditation que je pratique une à deux heures par jour, mes mains captent de plus en plus les informations qui proviennent du ventre et de la personne en général.

Quand es-tu devenu professionnel du massage ?

Plus ou moins en 2005. J’ai d’abord reçu des gens en psychothérapie corporelle, donc déjà avec une approche du corps, et ce, dès la deuxième année d’études où je devais établir des rapports de séance. Puis au fur et à mesure des apprentissages, j’ai ajouté sur ma carte les massages appris. Cela fait une bonne quinzaine d’années maintenant que j’ai fait mon premier pas dans cet univers. Mais je ne suis pas passé à la pratique professionnelle du jour au lendemain. Au départ, Je travaillais dans une boîte d’équipement technique et informatique, et petit à petit je suis passé en 4/5ème, puis 3/5ème, avant d’être à plein temps dans les soins du corps et de l’esprit.

Aujourd’hui tu enseignes le Chineitsang à l’Ecole Européenne de Massage. Qu’est-ce que tu retires de cette expérience d’enseignement ?

Se mettre dans la posture de l’enseignant oblige à revoir sa matière et à la connaître à fond. Il ne peut plus y avoir d’à-peu-près, surtout dans l’explication. Il faut donc travailler toutes les matières connexes, comme la pédagogie, la gestion de groupe, la méditation, la physiologie et l’anatomie. Tout ça dans l’intention d’ouvrir au maximum la vision vers une approche la plus holistique possible.  Ce que je préfère quand j’enseigne, c’est de faire passer ce qui n’a rien à voir avec le massage et le Chineitsang en particulier.

C’est-à-dire ?

C’est-à-dire offrir une expérience qui se développe chez chacun et qui ne passe pas par les mots. J’aime inviter les participants à plonger dans leur ressenti intérieur, les accompagner sur la voie de l’écoute véritable. J’insiste sur la présence, le fait d’être tout le temps attentif à ce qui se passe en soi et chez l’autre. Selon ma perception, c’est cette présence qui est la clef de tout. C’est là que se joue la communication profonde avec l’individu. Et cela cadre très bien avec le Chineitsang dont l’essence même est d’inviter les personnes à entrer intimement en contact avec leur intériorité. Bref, c’est une formation très riche, très profonde.

Merci Pierre-Emmanuel pour ce partage.

Merci à toi.

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